Longtemps hors de prix, la photographie numérique a également atteint un seuil d'accessibilité remarquable. A matériels équivalents, le prix du mégapixel a été divisé par quatre depuis 2002. Avec la généralisation du format Pictbridge, la disponibilité d'imprimantes photo de bonne qualité, voire la possibilité d'effectuer certaines corrections directement sur la caméra, il est désormais envisageable de se passer d'un ordinateur. Un budget d'environ 500 euros permet alors d'accéder à l'autonomie numérique, impression comprise, pour une qualité équivalente à ce qui constituait l'offre argentique standard il y a quelques années (compact 24 x 36 mm + tirages labo 10 x 15 cm). Cette médaille a néanmoins son revers. Un reportage publié dans le dernier numéro du Chasseur d'images (n° 290, janvier-février 2007) dresse un bilan alarmant de la dégradation du service après-vente: l'appareil photo, conclut-il, est en passe de devenir un consommable jetable.

Le développement technique met désormais l'accent sur l'ergonomie des machines. Plus encore que la course au pixels, ce phénomène témoigne de l'arrivée à maturité de l'offre. On en trouvera une bonne illustration avec le passage du 350D au 400D de Canon. Doté de bonnes caractéristiques de base, mais d'une manipulation trop complexe, le reflex numérique le plus vendu au monde a souvent été utilisé à la façon d'un compact, en tout automatique. Son successeur apporte un vrai confort dans la modification de quelques paramètres essentiels de la prise de vue, ce qui modifie l'utilisation. L'ergonomie améliorée du 400D permet de bénéficier pleinement des atouts du numérique, qui apporte la possibilité de réglages fins au cas par cas. La puissance de cette technologie est désormais utilisable, y compris dans ses formes les plus subtiles, comme la simulation de types d'émulsion, ou "styles d'images" (il faut conseiller la lecture du chapitre qu'y consacre Jean-François Vibert dans Le guide du Canon EOS 400D, mis à disposition gracieusement sur son blog Macandphoto.com). La perception de ces variations, jusque là réservée aux spécialistes, marque une progression dans la réception de cette technique. Au lieu d'une simple machine à enregistrer, la caméra numérique devient l'outil d'un rapport complexe à l'image. L'acclimatation au format RAW – encore embryonnaire et qui attend pour se développer la disponibilité d'outils de gestion accessibles et pratiques – ira dans le même sens.

La gamme des bridges s'apprête à quitter la scène. Coincé entre des compacts de plus en plus performants et des reflex de moins en moins chers, ce segment du marché ne présente plus vraiment d'avantage spécifique. Avec l'arrivée de kits reflex munis de zooms 18-135 mm et bientôt de 18-200 mm, le concept du tout-en-un de qualité se déplace logiquement vers l'amont. On y perd en lisibilité technologique, car le compact comme le reflex, quoique profondément transformés, restent des formats construits autour de la pratique argentique, alors que le bridge correspondait à la seule tentative originale d'acclimatation de la technologie numérique. Cet échec qui contribue à inscrire fermement le numérique dans la continuité de la pratique argentique, fut-ce au prix d'effets de camouflage, reste à méditer en termes d'histoire de l'innovation.

Camouflage ou innovation? Bien plus marquant que le lancement de Sony ou de Panasonic sur le marché du reflex, le ralliement de l'inventeur du format 35 mm au numérique pour son plus célèbre modèle, le Leica M, a fait l'effet d'un tremblement de terre et a suscité de nombreux commentaires. Pour certains, il s'agit du mariage de la carpe et du lapin: la tentative de faire entrer un capteur 24 x 36 mm dans le boîtier du M, qui aurait permis d'utiliser pleinement la gamme des optiques existantes, s'étant rapidement avérée impraticable, il a fallu se contenter d'un format APS, qui impose de multiplier par un facteur 1,4 la focale utilisée – ce qui modifie considérablement les habitudes du Leicaiste. Divers défauts techniques, notamment une sensibilité exagérée aux rayons ultra-violets et infra-rouges (que Leica a proposé de corriger en ajoutant un lot de filtres), ont semblé confirmer les critiques les plus sévères. Pourtant, d'autres avis se sont fait entendre. Certains photographes ont évoqué avec émotion leur découverte de l'appareil, tel Mike Johnston, qui estime que: This is the closest thing I have seen in the digital world that could possibly be viewed in old fashioned 20th century film camera terms (The Online Photographer). Quand l'émotion s'empare des objets techniques, c'est que l'alchimie de l'appropriation a atteint son stade ultime. Parler de la "beauté" des fichiers numériques comme l'on parlait de la beauté des négatifs, c'est admettre de faire entrer la pratique numérique dans le même univers esthétique que celui de la photographie classique. De ce point de vue, le Leica M8 aura incontestablement représenté une étape symbolique décisive.

Rien n'est réglé pour autant. Il n'existe toujours pas d'appareil suffisamment compact, tenant dans une poche, capable de réaliser sans éclairage d'appoint une photographie de bonne qualité d'une scène d'intérieur en fin d'après-midi. La généralisation de la stabilisation sur tous les types d'appareils montre que la question de la sensibilité native des capteurs reste un point crucial. Malgré des sensibilités affichées à 1600 ou 3200° ISO, l'obtention d'une image en basse lumière demeure soumise à des compromis drastiques aux effets bien trop visibles. La stabilisation elle-même est un système efficace, mais qui apporte un facteur de fragilité dont on mesurera le prix au bout de quelques années d'usage, en particulier lorsqu'elle s'applique aux optiques.

Signalons enfin le long article consacré par Le Photographe, dans son numéro de janvier (n° 1647), au nouveau film argentique Kodak Portra 2. Notant que le lancement de l'émulsion a été effectué officiellement au cours de la dernière Photokina, Bernard Leblanc rapporte les propos de Jane Hellyar, représentante de la firme de Rochester, selon laquelle: Aujourd'hui, plus des deux tiers des photographes professionnels travaillent à la fois avec des films et du numérique, en fonction du travail à réaliser et des résultats obtenus. Le journaliste conclut à un revirement de doctrine, appuyé sur une réalité comptable: Tout le monde sait que le numérique ne dégage que des marges dérisoires comparées à celles procurées par l'historique filière argentique. Si, en matière de photographie grand public, la messe est dite, la photographie professionnelle entretient des équilibres plus complexes. La nouveauté est que les fabricants le reconnaissent et admettent de rompre avec le dogme marketing de la fuite en avant numérique. Ce signal permet d'envisager le maintien d'une activité argentique, à un prix certes élevé, mais compatible avec la pratique des amateurs experts. Aux tarifs désormais constatés sur le marché de l'occasion, c'est paradoxalement le moment où jamais de s'équiper en matériel argentique!