Le succès culturel de la photographie correspond aussi à un certain état économique. Cette inflation des expositions de photographies dessine en creux un temps de crise : moins coûteuses que les expositions de peinture ou de sculpture, elles assurent en général à ses organisateurs un bon succès public. Il faut en effet revenir sur une idée reçue : après les spéculations des années 1990, la photographie n’atteint plus des prix faramineux. La cote des images patrimoniales s’était envolée dans un contexte particulier, celui des grandes ventes des collectionneurs d’Après-guerre (et notamment celle d’André Jammes) qui ont révélé de véritables chefs d’œuvres. Mais les esprits se sont apaisés, et même une épreuve du grand Gustave Le Gray (1820-1882) n’atteint que rarement des centaines de milliers d’euros. D’autre part, les artistes contemporains qui se servent de la photographie et dont la cote s’est envolée sont très rares (une dizaine tout au plus, comme l’Américaine Cindy Sherman ou le Canadien Jeff Wall). L’éclatement de la bulle spéculative de la photographie de collection au milieu des années 2000 a eu une double conséquence : d’un côté elle a maintenu l’activité forte de la photographie dans le champ culturel en permettant d’organiser des expositions pour des budgets modestes, mais de l’autre elle a brisé un rêve.

Ne parlait-on pas en effet, il y a dix ans encore en pensant au patrimoine photographique des institutions françaises – la Bibiothèque nationale de France possède plus de 7 millions de photographies – d’un nouvel or noir ? On imaginait au regard des fastueuses enchères que la valorisation des collections publiques allait capitaliser un trésor insoupçonné. Mais la réalité est différente : conserver dans de bonnes conditions, restaurer, numériser, traiter scientifiquement les inventaires coûte plus qu’il ne rapporte en raison des masses d’images concernées. La vision patrimoniale ne peut pas se concentrer sur les seuls grands noms, elle se doit de valoriser l’ensemble des photographies. Aujourd’hui, le ministère de la culture a mis en place une énième mission chargée de penser une politique de la photographie, elle est face au paradoxe rapidement décrit : un public désormais présent dans des expositions certes moins chères à produire que les autres manifestations artistiques, mais une réserve patrimoniale qui nécessite des moyens considérables pour alimenter cette « photophilie » sur le long terme.

(article publié dans http://www.univ-paris1.fr/Flipbooks/LefildePar1s/n9/)