Si Anna Malagrida aime parler de la lumière, des compositions du hasard, de l’échelle de ses photographies, c’est peut-être parce qu’il en émane le souvenir de cette lumière si particulière recherchée autrefois par les peintres lorsqu’ils partaient vers le Sud en quête de dépaysement. C’est peut-être aussi parce que cette composition organisée par les différents plans d’un paysage était alors leur premier dessein. C’est peut-être enfin parce que cette échelle précise déterminait alors le genre de la peinture d’histoire. Pourtant, Anna ne peint pas. Mais elle dépeint une société en partie recouverte par un vernis translucide en ouvrant, par endroits, une fenêtre dans le blanc d’Espagne qui enduit une vitre.

Au fil de ses déambulations urbaines, Anna Malagrida a su capturer la mémoire de ces instants où le lyrisme surgit là où l’on ne s’y attend pas. Relevant un graffiti trouvé sur un banc, Bernard Noël écrit déjà, dans son Journal du regard (1974) : « Ici, assieds-toi et regarde, mais tant pis pour toi, si tu ne fais que t’asseoir ». Cette attention portée au monde et à l’humanité, la jeune photographe en a fait un élément décisif de sa pratique, consciente de la nécessité de prendre du temps pour mûrir sa perception. En retour, ses œuvres provoquent la même attention du spectateur. Réunissant la vitre et le paysage alors même que Roland Barthes les considéraient comme des entités autonomes et impossibles à fusionner, Anna Malagrida a d’abord porté son regard de l’extérieur vers l’intérieur, avant d’inverser son point de vue. La position de la photographe revêt une implication fondamentalement différente selon qu’elle se trouve face à la ville, regardant vers l’avenir, ou en regard du passé. Dans les deux cas, la plasticienne nous invite à contempler l’envers du décor urbain. La série des Vitrines présentées en partie à la galerie RX montre des graffitis tracés sur les vitres laissant voir partiellement les architectures parisiennes. Les inscriptions, autocollants publicitaires ou reflets arrêtent le regard sur des espaces que celui-ci, habituellement, traverse. La spontanéité de l’application inconsidérée du blanc d’Espagne sur la vitre donne une dimension informelle ne laissant voir que l’impulsion du geste anonyme. Anna Malagrida en a fait un atout. Ainsi se réfère-t-elle fréquemment à la peinture abstraite espagnole. A la fois miroirs et fenêtres, ses photographies parlent d’intimité avec subtilité. Les différentes couches de sens accumulées permettent, dit-elle, de considérer « la ville comme un corps ». Mais ce sont ses décors improvisés qui constituent les punctums sur lesquels le regard s’accroche : affichettes, reflets des éclairages... Il est alors question de matérialité, de comment les choses se construisent, évoluent, grandissent.

Observant le laveur de vitres de la galerie RX, Anna Malagrida y a vu le peintre ready-made du XXIème siècle avant de le réinstaller in situ, sous forme de vidéo (2010). Encore fallait-il que l’artiste nous en offre le spectacle. En deux minutes (la vidéo tourne en boucle), le protagoniste réalise un cycle entier de « nettoyage » improvisé en performance. A l’arrière plan, se dévoile peu à peu une série d’actions intrigantes. Un homme attend. Un autre court. La vie passe au dehors. Peu à peu, les évènements se découvrent à mesure que le laveur de vitres racle, efface pour mieux révéler la transparence d’un milieu pourtant trouble, composé d’énigmes.

Avec les Intérieurs (2000-2002) exposés au Centre Photographique d’Ile-De-France, l’écran devient source d’éclairage, générant des effets de clair-obscur inédits en photographie. Une femme est là, chez elle. Mais on ne sait rien du secret porté dans son regard, tourné vers l’éclat irradiant de son ordinateur allumé. Anna Malagrida pratique des poses d’une longueur telle que les sujets atteignent un point de concentration extrême pour ne pas cligner des yeux. Elle veut fabriquer des souvenirs tout à la fois chez le spectateur et le modèle, faire en sorte que « l’action de poser devienne une expérience » . Les antagonismes se brouillent. Qui est devant / derrière la machine de vision ? Non seulement Anna Malagrida ne montre pas tout, mais elle donne par ailleurs la preuve en actes d’une beauté parfois inhérente aux situations banales, aux objets les plus prosaïques. Et puis, c’est à distance qu’elle contemple la société.

Extérieur, nuit : des immeubles néoplastiques (signés Jean Dubuisson) aux abords de Montparnasse structurent l’espace comme un quadrillage. Ils construisent autant de pièces de théâtre en puissance que de cellules d’habitation éclairées. L’atmosphère aseptisée corrobore cette impression de recul. On y voit tout et rien, en même temps. Des bribes de vie, en suspens. Des moments d’intimité piégés au milieu d’habitats collectifs où la solitude, parfois, règne. Anna Malagrida, indiscrète ? Elle cite volontiers le film de Kieslowski intitulé « Tu ne seras pas luxurieux » comme référence pour parler d’un type de voyeurisme. Son regard n’est pourtant pas intrusif, mais plein d’humilité face au monde. Et plus encore, c’est en qualité de voyante qu’elle surprend l’humanité en train de se déployer ou de se défaire, usant de cette faculté qui permettait à Rimbaud de discerner « une mosquée à la place d’une usine ». Ainsi, l’univers où elle nous entraîne est plein des illusions que l’on se forge ; on a l’œil rivé aux expressions figées des personnes comme aspirées par la « fée technologie », devenues étrangères aux autres et à elles-mêmes. Enfin, on assiste à des non évènements comme Alice à la cérémonie du thé... Des moments dérisoires deviennent le prétexte d’une attention privilégiée. On est alors soit protégé soit découvert par le voile de l’interprétation.

Les vidéos s’écoulent lentement, selon un cycle imperturbable, à la manière des films de Tarkovski laissant libre cours à l’imaginaire. On y hésite sans cesse entre l’explication rationnelle ou surnaturelle (comme dans Stalker) ; la suspension du temps et alors un moyen d’ouvrir des fenêtres sur l’inconnu et le mystère. Mais c’est à une autre « chambre des désirs » que nous convie Anna Malagrida, créant des œuvres dont le spectateur est le héros : libre à lui de choisir son parcours, sa destinée à partir des situations proposées, de projeter ses propres aspirations sur les photos. Cette étrange planète dont elle nous parle n’est alors jamais autre que celle que nous habitons, au quotidien. Tranquillement, les images sont nouées ensemble et ouvrent potentiellement vers plusieurs directions. Le procédé est subtil, réfléchissant chaque fois son propre médium : la vitre, comme dans le dispositif photographique, devient surface d’inscription. Contre les images chocs, l’objectif consiste au contraire à déplier délicatement les différents angles de vue pour en dévoiler toute l’envergure. L’enfermement (cloisonnement des fenêtres) se fait alors ouverture sur un ailleurs, en mouvement, où tout a sa place. Installation ? Vidéos d’installations in situ ? Tout se mélange, comme dans la mémoire ou le souvenir après-coup d’un voyage.

Le doute est constant, dans la vidéo Frontière (2009). L’œuvre a été réalisée dans le cadre d’une commande à la Forteresse de Salses. Une vue champêtre y est subrepticement contaminée par des fumées diffuses et colorées. Plastiquement, le mariage des complémentaires saute aux yeux ; on pense immédiatement aux lancés d’Andy Goldsworthy et cela ajoute encore plus de grâce à ces effluves qui se répandent progressivement au gré des mouvements aléatoires du vent avant d’être avalées, semble-t-il, par la terre.

L’éternel retour d’une brise agite un étendard noir. Ce n’est pas un drapeau mais un voile. Avec Danse de femme (2006-2007), c’est à une chorégraphie duplice que nous convie l’artiste, en miroir de la civilisation orientale. La métonymie permet l’évocation de l’objet qui prend vie indépendamment de la présence d’un corps. Cela s’oppose directement aux facéties du syndrome de « Salomé » d’Alphonse Allais faisant dire à Hérode « continue, enlève le voile suivant » alors même que le 7ème est à terre. Réfugiée dans l’obscurité d’un cocon triangulaire, notre imagination attribue alors mille figures au déploiement de l’étoffe, pouvant prendre la forme de questionnements féministes. Anna Malagrida offre une respiration à des atmosphères confinées, proposant une mise en relation de l’impossible. Opposée à la massification des expériences perceptives, elle n’écarte pas les questions sociétales, même les plus difficiles, traite la crise avec sobriété, la gravité avec légèreté. Dans ses photos, les vitrines - grandeur nature - deviennent des miroirs pour les états d’âme de celui qui s’y découvre à force de gratter les aspérités du passé où l’avenir, peut-être, se cache.

Image :



Anna Malagrida, Frontera, 2009. Copyright Anna Malagrida. Courtesy Gallery RX.



Publication :



Anna Malagrida, catalogue d’exposition, Fundacion Mapfre, Madrid, TF editores, 2010 Au Centre Photographique d’Ile-De-France : Anna Malagrida, Exposition organisée par la FUNDACIÓN MAPFRE, en collaboration avec le CPIF - 8 janvier – 13 mars http://www.cpif.net/index.php?rub=1&docId=216058



A la galerie RX, Paris : Anna Malagrida, VITRINES - 26 janvier - 26 février 2011

Galerie RX : http://www.galerierx.com/expositions/index.html