Sans doute n’est-ce pas un hasard si la photographe allemande a élu domicile dans la « ville qui ne dort jamais », capitale des gratte-ciels et autres constructions aux allures vertigineuses. Car le fantasme lié aux dimensions démesurées de la « Big Apple » ne semble avoir d’égal que le dispositif théâtral mis en œuvre par l’artiste au sein de ses différentes pérégrinations (dans et hors New York City). C’est la vue sur l’incroyable skyline de Manhattan qui a déclenché en elle l’envie d’enregistrer tout à la fois « The energy. The light. The pace » propres à la ville, alors qu’elle occupait, par chance, un loft au 27ème étage d’un building.

Qu’il s’agisse d’investir une chambre d’hôtel, un container industriel ou une baraque de chantier, Vera Lutter applique systématiquement le même dispositif ; le lieu sur lequel elle jette son dévolu se transforme temporairement en gigantesque espace de « prises de vue ». Les photographies qui en naissent sont aux dimensions de ces chambres obscures improvisées. Leur vocation ne se résume pourtant pas à impressionner le visiteur. Il s’agit plutôt de le transporter dans des sphères mystérieuses, où se répliquent les contours d’un monde qui se vit au-delà de la fenêtre. Appliquant la perspective albertienne, Véra Lutter utilise le procédé décrit par De Vinci : « Un rayon de soleil qui pénètre par un petit trou dans une chambre obscure dessine sur le mur opposé l’image inversée du décor extérieur ».

L’artiste a beau photographier le monde qu’elle voit depuis sa fenêtre, tout semble revêtir les aspects de l’inattendu. Aussi est-il souvent question d’« inquiétante étrangeté » lorsqu’il s’agit d’évoquer son monde.

Vera Lutter attend souvent des journées entières que la page laissée blanche du papier sensible s’imprègne du coloriage progressif de la lumière. Titulaire du diplôme de l’Academy of Fine arts de Munich en sculpture (en 1991), elle prolonge cette formation initiale par un délicat modelage de l’immatériel, à savoir du temps et de la lumière. Les longues vues bouleversent la perception ; voir par le petit bout de la lorgnette permet cette fois d’embrasser du regard le champ infini de l’espace et du temps déroulé, au lieu de n’en voir qu’un détail. Véritable « jaillissement ininterrompu de nouveauté » selon la définition qu’en donne Bergson, la durée toute entière se ramasse sur le voile lisse comme une peau de papier glacé. Les « souvenirs images » s’accumulent.

La gamme d’action s’avère restreinte pour Vera Lutter, une fois son piège à lumière installé. Penser l’attente ; et consigner par écrit les images lui venant à l’esprit ? Ou regarder le temps faire son œuvre ; et scruter l’étau de la durée au contact de sa capture ? Espérer, peut-être. « La patience est l’art d’espérer » selon le moraliste Vauvenargues, stoïcien après l’heure. Peu à peu se dessinent alors les volumes rémanents des architectures. Progressivement, s’affirment des contrastes plus forts. Les hiatus entre différentes tonalités grisées se font alors plus vifs, plus crus, voire acérés à mesure que s’obscurcissent les zones les plus sombres. Les blancs, comme laissés en réserve, ressurgissent, irradiants. C’est tout un monde en creux qui, progressivement, se révèle au contact du continuum temporel.

On pense au « Diorama » de Daguerre (1839) qui semble se modifier perpétuellement selon l’évolution de la lumière du jour et de l’angle de vue. On se plaît aussi à imaginer le travail de Vera Lutter comme une réminiscence de la Vue du boulevard du Temple, où le mouvement des vivants échappe à l’oeil du daguérréotype. La marche effrénée de la foule inondant le boulevard ne laissant aucune trace ; seuls le cireur de chaussures et son client, immobiles, apparaissent distinctement sur la plaque.

Si l’épuisement des préparatifs génère une lourde implication physique (elle parle d’une « chorégraphie » au moment de l’installation du papier sur le mur), cet effort n’a que peu d’importance comparativement à la force extatique pouvant ressurgir de l’acte photographique. Le lieu d’inscription du temps devient alors l’objet d’une véritable fascination.

Parfois enfermée plusieurs mois, Véra Lutter semble développer, dans sa geôle de création, une contemplation mystique. Lors d’une interview avec Peter Wollen (BOMB magazine), elle confie : « The first time I created a camera obscura, after I had realized how long I had to sit in there to adjust my eyes to the darkness I thought I’d seen God. When I saw the first projection, it was an epiphany. It was probably one of the most overwhelming moments of my life ». Une grue en arrière plan ressemble soudain à une croix (Costa Rumpf, Luerssen Werft, Lemwerder : August 22, 1997).

Est-ce l’aurore ou le crépuscule ? Le jour et la nuit, le début et la fin se confondent dans les photographies atemporelles de Vera Lutter. C’est la nuit américaine (« day for night »). La pérennité des lignes stables et géométriques s’inscrit en négatif, faisant apparaître un monde inversé. Souvent, le ciel est noir. Les ramures paraissent méticuleusement dessinées au crayon. Les grandes étendues d’eau deviennent des halos monochromes. Dans ces clichés rappelant l’esthétique des images infrarouges, les tons charbonneux dissimulent des myriades d’indices qu’il appartient au spectateur de remarquer. Vera Lutter accomplit la prouesse de redonner de l’aura au réel le plus banal. L’unicité de l’œuvre s’impose.

A l’orée du sublime et de l’irréel, les photographies de Vera Lutter captivent le spectateur. Celui-ci doit activer un « temps de circumnavigation » (désignant, selon Umberco Eco, la durée nécessaire pour observer la réalisation et se projeter dans le lieu où elle se situe). Derrière l’apparent charisme de ces architectures vernaculaires silencieuses (influence affirmée des Becher) se profile la trame de l’omission et du vide. L’absence a beau être contenue, maintenue en réserve, elle transparaît. On veut y voir l’image immuable de la sérénité, celle d’une douceur enveloppant les édifices et les objets fixés.

Aussi fallait-il savoir rivaliser d’imagination pour mettre en œuvre cette machine à remonter les temps (et les faire se rejoindre), susceptible de révéler la magie des lieux, d’une époque. Faisant retour sur l’écoulement d’une pratique se déployant sur un certain laps d’années, Xippas affirme une vraie cohérence avec ce projet. Celui-ci consiste à associer le temps « de » l’œuvre (celui d’une réalisation étalonnée sur une décennie) au temps « dans » l’œuvre (faisant elle-même état de l’enregistrement d’une durée). Ainsi est-il question de montrer le temps à l’œuvre dans une pratique « in progress ». Les onze photographies sélectionnées prennent l’allure d’une rétrospective temporaire.

Si l’on a hâte de voir sa dernière série prise dans la Clock Tower Building de Brooklyn (le propriétaire a cédé l’autorisation de pénétrer dans l’édifice), offrant certainement l’une des plus belles mises en abyme de son travail, il faudra pourtant encore attendre. Le Centre Pompidou ménage également le suspense car il faut patienter jusqu’à la dernière salle de l’accrochage dédié aux pratiques féminines pour contempler la pièce de Vera Lutter, récemment acquise grâce au don de la Société des Amis du MNAM.

Illustration : Vera Lutter

Costa Rumpf, Luerssen Werft, Lemwerder: August 22, 1997

Unique camera obscura, silver-gelatin print

2 panneaux : 162,5 x 257,3 cm