Gigantesque comme l’est un pouce de César, voilà la chaussure. Mais seulement à demi. Car l’objet usuel est présenté en coupe (et en élévation comme on le dirait d’une architecture). Cela peut vous rappeler l’objet quelque peu surréaliste que présente certains cordonniers en vitrine pour vanter avec pédagogie la complexité technique d’une simple chaussure. Celle-ci s’inscrit toutefois dans l’univers iconographique et poétique de Tosani ; on pense aux chaussures de lait (2002) mais aussi au vestiaire tosanien tout entier : accumulation de vêtements (1997), masques constitués de chemises et de pantalons rigidifiés (2000).

L’œuvre de Tosani a toujours été hantée par l’alliance de l’image et du relief, depuis ses travaux d’étudiant (en architecture) jusqu’à aujourd’hui. Et l’habit ou l’accessoire a souvent été le lieu de cette rencontre. Dans les travaux en grands formats des années 1980, le Talon déjà s’était imposé à côté des cueilleres et des tambours avec la force de la frontalité capable de monumentaliser. Un monument que cette chaussure, mais un monument illégitime comme le laisserait penser la trivialité du motif ? A voir, car la chaussure ainsi fendue dans sa longueur, avec ses strates et ses replis, ses usures – car il ne s’agit pas d’un spécimen vierge qui aurait reconduit l’œuvre à la fonction de l’enseigne – la chaussure peut prendre une valeur emblématique. Et faire suite à la série « Sols » (1993) où les pieds nus désignaient encore et toujours chez Tosani le lieux de la surface, cette obsession d’une horizontalité incarnée.

On sait le refus chez l’artiste de toute symbolique dans le choix de ses motifs, leur préférant la seule valeur expérimentale. Néanmoins, quel corps ou plus simplement quel pieds est assez immense pour un jour avoir rempli cette chaussure ? La naïveté de cette question se justifie par le caractère désopilant de l’objet qui renvoie au-delà de toute conceptualisation à l’univers du conte et de la légende : botte de sept lieux, par exemple. Alors, qu’est-ce qu’une immense chaussure offerte comme un écorché nous dit de l’art et de son temps, de la photographie et du corps ? Renversement des codes méprisants et fétichistes que l’homme accorde au pieds comme en traitait si bien Georges Bataille dans les années 30 avec son article « Le gros orteil », illustré des célèbres photographies de Jacques-André Boiffard ? Répertoire plus intime et toujours assez phobique de Tosani pour le corps (rappelons les rognures d’ongles, les vues de têtes par-dessus) ? Pourquoi l’époque appelle-t-elle à cette chose si étrange ?

On peut voir à l’atelier de l’artiste un projet en cours pour un gymnase du 18eme arrondissement de Paris. Une immense photographie de jambes nues qui viendra surplomber, derrière une paroi de verre, l’entrée du bâtiment. Curieusement, la chaussure apparaît aujourd’hui alors que bientôt ces pieds nus trôneront dans un quartier de la Capitale. Alors, si tout est grandi chez Tosani, si son vestiaire est celui des géants, il faut attendre encore un peu pour les voir apparaître devant nous. Pour les connaisseurs toutefois, l’exposition au Frac des Pays de la Loire (2004) avait furtivement montré la silhouette d’un gros bonhomme traversant la chaussée. C’était le géant de Tosani qui arrivait. Voilà sa chaussure, bientôt ses jambes.

Tosani travaille au messianisme d’un Gulliver que nous craignons mais dans lequel nous rêvons un homme providentiel. Qui viendra nous sauver. Ou bien nous manger.