Quelques jours avant de visiter l'exposition j'avais lu Le Présent de Robert Frank, petit livre regroupant les articles en bonne part consacrés au cinéma de l'artiste. J'étais envahi par le ton, le rythme et les analyses pénétrantes d'Anne Bertrand. Je ne me rappelle pas avoir lu depuis longtemps des études aussi inspirées, d'une langue simple, ne cherchant nulle part ailleurs que dans l'intelligence sensible les moyens de traduire la vitalité même d'une œuvre. Le caractère expérimental de Frank y est sans cesse affirmé, mais devant la difficulté que peut revêtir la liberté formelle du cinéaste, Anne Bertrand célèbre l'exigence nécessaire à son abord sur un mode purement humain. L'expérimentation, semble ainsi être devenu, très tôt après les Américains, l'horizon de Frank, comme condition d'une recherche sans concession sur la vie, une tentative de la fondre dans une forme expressive sans lui imposer de règle. Frank est ainsi parvenu à ne pas devenir un grand cinéaste, c'est-à-dire à ne pas donner la forme d'une œuvre d'art à ses films, mais à leur conserver la puissance d'un quotidien réfléchi. Il est devenu un cinéaste rare. Singulier phénomène, car il n'avait pas joué les choses autrement dans les Américains, mais il montrait alors les autres - à l'exception de la dernière image de la voiture et de sa famille. Avec Les Américains, l'artiste semble comprendre que ruiner la distance lorsque l'on s'attaque aux autres est un sacré chantier, mais que retourner l'exercice contre soi sera une autre paire de manches. Le genre de chose qui vous occupe une vie.

A voir au Jeu de Paume jusqu'au 22 mars. A lire : Anne Bertrand, Le Présent de Robert Frank, Photographie et films, d'une certaine manière éditions, 2008, 16 euros A regard : Robert Frank The complete Film works, volI,II,III,IV, Stiedl.