L'enquête qui a permis d'identifier et de comprendre ces images d'une Normandie si pauvre que l'on a parfois le sentiment de voir des images d'un autre âge, révèle une commande de l'architecte Robert Auzelle pour le compte du Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme. Auzelle est chargé d'étudier l'état d'insalubrité d'une France où le logement est non seulement sinistré par les dommages de guerre mais aussi par une politique qui conduit au dépérissement de l'habitat.

Le temps est venu d'un grand plan d'urbanisme, la photographie servira, parmi d'autres données, au grand projet de réforme sociale de l'habitat. On lira le détail de ces campagnes photographiques, mais ce qui frappe aujourd'hui dans ces images d'un forte intensité, est la communauté d'esprit et de style qui les rattache à la grande tradition du militantisme des photographes réformateurs : Jacob Riis, Lewis Hine mais encore les Dorothea Lange et Walker Evans de la Farm Security Administration. Bien que destinées à une documentation interne, les photographies de Salesse témoignent à charge, mais ne donnent pas le sentiment d'une "propagande" même s'il s'agissait bel et bien d'exemplifier le "taudis".

Photographiquement, la simplicité des lumières s'allie à l'austérité des lieux : cours, rues vides et défoncées, chambres en sous-pentes, mobilier de fortune... Le caractère factuel de ces images est toutefois contrebalancé par la présence posée, le plus souvent, des habitants. Femmes portant son enfant, vieillards attablés, gamins occupés à des jeux d'extérieurs... Les occupants de ces habitats vétustes posent parfois en souriant, chaleureux, il n'y a pas là le désespoir de destins compromis mais plutôt l'atmosphère qui règne dans le cinéma néo-réaliste d'un Rosselini.

Les alentours des villes sont encore des champs, la région est brumeuse, l'atmosphère ouvrière. L'attention portée aux hommes appartient à une époque qui voit Doisneau ou Boubat déployer une esthétique dite "humaniste". Salesse n'est pas un grand photographe, "un auteur", mais il produit une photographie de l'entre-deux : à mi-chemin d'une tradition documentaire et engagée et de celle d'ue esthétique plus compassionelle.

A lire : Didier Mouchel, ''Henri Salesse - Enquêtes photographiques Rouen 1951 et Petit Quevilly, 1952". Edition GwinZegal/Pôle Image Haute-Normandie.

Illustration : Henri Salesse, Rouen, 1951. Petit-Quevilly, 1952 - DR