Installée dans le grand hall d’exposition situé au rez-de-chaussée de la bibliothèque, dans la prolongation du grand escalier d’entrée, "Eminent Domain" dévoile, dans une scénographie moderne et minimaliste, l’oeuvre de cinq jeunes photographes, trois américains et deux allemands, dont les travaux ont pour objet la ville de New York.

Le terme "Eminent Domain" désigne aux Etats-Unis, le droit légal d’un gouvernement à disposer d’une propriété privée à des fins d’utilité publique et s’accompagne généralement d’une compensation financière pour le propriétaire. En choisissant ce terme juridique comme titre de l’exposition, Stephen C. Pinson, commissaire de l’exposition (ainsi que le conservateur en chef du département des photographies), souhaite signaler les menaces engendrées par le phénomène de brouillage des définitions entre espace public et espace privé, l’espace public étant devenu selon lui "un euphémisme venu déguiser des investissements privés".

Stephen C. Pinson se réfère ici à un nouveau décret de loi (2007) requérant pour les personnes désireuses de filmer ou de photographier les rues de New York, l’obligation de posséder un permis ainsi qu’une assurance d’un million de dollars. Il mentionne de plus la confusion apparue entre espaces publics et espaces privés au sein des nouveaux projets d’aménagement urbains ayant actuellement cours à New York: entre autre, le développement du Bronx Terminal Market, l’expansion du site de Columbia University, ou encore aménagement de l’Hudson Yard à Manhattan.

Ainsi le titre de l’exposition se veut provocateur, sans pour autant incarner pour Pinson un "political statement". L’objectif de l’exposition réside donc dans la prise de conscience du spectateur des conséquences néfastes engendrées par les différents projets de reconfiguration de New York, tant pour l’avenir de la photographie de rue que pour le visage futur de la ville.

Dans sa série intitulée "Analogues" (1998-2007), Zoe Leonard désire témoigner du phénomène de gentrification apparu dans le quartier du Lower East Side à Manhattan, quartier dans lequel la photographe a vécu la majeure partie de sa vie. A la façon d’un Atget, ou d’un Evans – dont la photographe se réclame – Zoe Leonard photographie de manière frontale (les photographies couleur alternent avec le noir et blanc) de vieux commerces aujourd’hui fermés, à la façon d’un hommage rendu à la disparition des petits métiers. L’iconographie rappelle immanquablement la longue tradition de la photographie documentaire de rue: enseignes aux inscriptions délavées, restaurants bon marché aux couleurs criardes, étalage de chaussures, mannequin dans une vitrine… Le message de l’artiste se fait très clair dans le choix des inscriptions funestes relevées sur les vitrines des magasins: "Fin del siglo" (fin de siècle), "Must sell all" (tout doit disparaître). Cependant la série présente des images aux cadrages souvent trop serrés pour permettre une recontextualisation des sujets (les titres n’offrant aucune indication de rue). L’ensemble se cantonne ainsi trop souvent à de simples jeux formels sur les motifs et les couleurs, dotant la série "Analogue" d’une sorte de fétichisme d’un vieux New York.

Le photographe Thomas Holton, avec la série "The Lams of Ludlow Street" (2003-2005), pénètre la face cachée de Chinatown en s’introduisant dans le quotidien d’une famille chinoise vivant dans un 2 pièces de 27 mètres carrés. Au delà d’un portrait touchant d’une famille laborieuse et unie (dont le photographe a fini par être l’un des membres), Holton dénonce les conditions de vie insalubres rencontrées par la majorité des habitants de Chinatown – on voit la baignoire se trouver juste à côté de l’évier de la cuisine ainsi que l’absence de toilettes. Si l’impulsion de la série réside initialement dans une quête d’identité personnelle du photographe (étant lui-même à moitié d’origine chinoise, et dont les grand parents ont vécu à Chinatown), on voit mal la connexion avec le thème général de l’exposition. Cette série (dont chaque image alterne avec des polaroids pris par les enfants eux-mêmes) réussi néanmoins à incarner un témoignage virulent sur les conditions de vie inacceptables auxquelles de nombreuses familles du quartier de Chinatown sont confrontées.

La photographe allemande Bettina Johae, avec la série intitulée "Borough edges, nyc" (2004-2007) cherche à défier les perceptions communément admises des 5 boroughs (circonscriptions) de New York. C’est en vélo (réalisant environ 80 tours) que la photographe a choisi de faire un relevé topographique inattendu et original des périmètres extérieurs de Manhattan, de Brooklyn, du Queens, du Bronx et de Staten Island, dévoilant ainsi des paysages insoupçonnés et absents des traditionnelles iconographies de la ville de New York. La disposition des images se révèle elle aussi inattendue: chaque photo est placée dans un cadre fin et mobile, disposé perpendiculairement au mur d’exposition. Pour chaque quartier, les images se tournent les unes après les autres à la manière des pages d’un livre, ceci afin que chaque image se trouve en face d’une carte topographique (réalisée par la photographe) permettant au le spectateur de localiser sur la carte, par un point rouge, chacune des vues photographiées. On trouve ici une excellente illustration en ligne du projet de Bettina Johae.

La série de Ethan Levitas "Untitled/This is just to say" (2004-2007) est née lorsque, de retour d’un voyage au Japon, où le métro est réputé pour sa propreté et son caractère hautement technologique, le photographe a été choqué par l’état délabré du métro new-yorkais. Cette série de photographies couleur grand format présente des wagons de métro aériens photographiés de l’extérieur. Ethan Levitas n’a gardé que le motif du wagon, découpé du fond et posé ensuite sur un fond blanc. Les photographies sont disposées les unes à la suite des autres sur le mur du fond du hall d’exposition, rappelant ainsi la composition d’un train. La réussite de ce projet réside dans l’effet hypnotique que l’observation des détails de chaque image produit sur le spectateur. A l’origine intéressé par la représentation de la surface des wagons (traces d’usure, tags, rayures, fenêtres…), Ethan Levitas s’est aperçu que les passagers observés par les fenêtres (seuls, côte à côte, méditant, s’embrassant, discutant), pouvaient revêtir un aspect poétique. La série "Untitled/This is just to say" incarne ainsi une inversion de l’expérience du sujet et permet de déchiffrer le train comme un microcosme de la ville.

Enfin la série "Window" (1995-aujourd’hui)" de Reiner Leist se compose de photographies noir et blanc prises chaque jour, avec une chambre photographique datant du XIXe siècle, depuis la fenêtre du 26e étage de l’appartement du photographe. Situé sur la 8e Avenue et donnant en direction du sud de la ville, on discerne sur les images le Madison Square Garden, le New Yorker Hotel ainsi que le World Trade Center jusqu’à sa disparition. Curieusement, la série semble ne prendre sens qu’en regard de la tragédie du 11 septembre 2001. En effet, sur plus de 3000 clichés, sont exposées uniquement les photographies prises entre 11 septembre et le 15 septembre de chaque années de 1995 à 2007. Si à l’origine le projet était d’ordre personnel (les photos étaient au départ destinées à une petite amie lointaine), on regrette le caractère sensationnaliste que la série propose et l’on voit mal dans quelle mesure le travail de Leist se rattache au thème général de l’exposition.

Malgré un objectif clairement défini par Stephen C. Pinson dans l’introduction du catalogue, on rencontre parfois quelques difficultés à relier les travaux des photographes au thème initial de Eminent Domain. Néanmoins, l’exposition présente les travaux de photographes originaux et atteste sans conteste de la vitalité de la photographie documentaire actuelle.


L’exposition est visible jusqu’au 29 août à la New York Public Library, 5th Avenue et 42nd Street, New York.

Catalogue: Eminent Domain, Contemporary Photography and the City, cat. exp., ed. Stephen C. Pinson, The New York Public Library, New York, 2008.