La photographie, et qui plus est, la « belle » photographie, continue d’apparaître à nombre de décideurs culturels comme une iconographie aimable, propre à célébrer sur le mode de l’esthétisme et de l’affect les contrées lointaines et les temps anciens. On en décline les genres et les techniques, on remet en permanence le couvert sur le genre « humaniste » et il faut bien constater que la Ville de Paris, étonnée du succès que rencontrent ses expositions à l’Hôtel de Ville, a probablement pris ici une habitude coupable en ne concevant plus ses projet que sur le mode de la délectation.

À force, donc, de tirer sur le fil des Doisneau, Izis et maintenant de la photo en couleur…on en arrive à l’exposition Zucca qui, elle, nécessitait un vrai travail scientifique consistant à montrer comment un photographe « embarqué » (embeddeed disent les Américains) intègre les codes d’un discours à son style. Le don des archives Zucca et le travail opéré en amont par la BHVP devaient en toute logique aboutir à une exposition, mais fallait-il encore donner le sentiment aux visiteurs que l’on déchirait là un voile pour comprendre le paradoxe d’une esthétique de la paix en temps de guerre. Une leçon magistrale de déni, opéré sur ordre, avec le secours d’un talent et d’un style indiscutable.

Autre aspect, plus politique celui-ci : pourquoi une réaction tardive alors même que l’exposition connaît un franc succès ? Ce sont les réactions du public, notamment sur le net, qui ont peu à peu révélé le malaise. Dès lors, menace de fermeture, puis volte-face du Maire de Paris et décision de laisser ouverte l’exposition avec l’idée, plutôt judicieuse, d’en faire un lieu de débat… Mais, à vrai dire, qu’est-ce qui met ici en porte-à-faux le « grand public » et la conscience du politique ? « Comment une si belle exposition est-elle possible pour raconter une période de souffrance ? Comment peut-on apprécier les images orientées d’un photographe collabo ? », autant de questions sous-jacentes qui obligent à bien considérer ce qui est donné à voir dans les images de Zucca et dans leur mise en exposition. L’injonction de Goebbels à tous les acteurs de la propagande était claire : le Paris occupé ne doit pas être « triste ». Photographe, collaborateur du magazine de propagande « Signal », Zucca est rôdé aux exigences de l’Occupant. L’occasion qui lui est donnée de travailler en couleur, avec des pellicules alors onéreuses qui lui sont très vraisemblablement fournies par les Nazis, ne semble toutefois pas s’inscrire dans une commande précise, ni pour « Signal », ni pour une autre publication. Jamais publiée, cette production en couleur est donc aujourd’hui une découverte. Il s’agit bien de couleurs « originales » même si les images ont pu être restaurées, d’où cet effet étonnant de voir une époque en couleur (nous n’y « accédons » communément qu’en noir et blanc) ce qui lui donne à la fois une plus value de réalisme mais aussi un sentiment « hollywoodien » d’un monde enchanté par la magnificence chromatique.

Réalisme et artifice se conjuguent de manière inédite sous l’autorité du style de Zucca. Ce style se caractérise par deux aspects : l’iconographie humaniste et le traitement documentaire. La vie quotidienne, des inconnus pourtant familiers, des gosses jouant dans la rue, des amoureux, des femmes élégantes, des affiches de cinéma, des devantures… L’humanisme comme iconographie c’est le non-événement érigé en art de vivre. Mais pour produire ce monde en images, il faut le construire stylistiquement : pointer le détail d’une attitude, saisir la fugacité d’une lumière, oser le point de vue moderniste, ne pas interrompre l’élan des marcheurs, souligner avec humour un travers : décrire le prosaïsme comme un idéal. Ce naturalisme n’enlève toutefois rien au caractère polysémique de tout image photographique, bien au contraire. On trouve ainsi, probablement à rebours des idées de Zucca, quelques détails troublants : ici une étoile jaune (cette image aurait tout simplement pu être détruite), là un portrait de Pétain en vitrine parmi des chaussures (reléguant l’icône au rang de faire-valoir commercial, à moins d’y voir une omniprésence tout simplement), ailleurs une affiche de film où un Tartare fouette une femme au dos dénudé et qui peut passer pour une allégorie de la France martyrisée… Pour dire, simplement, que les symboles remplissent ces images, et parfois les débordent. Alors, que regardons-nous dans cette exposition, que voulons-nous y voir (ne pas y voir) ?

Promenez-vous dans les salles et parlez avec les visiteurs les plus âgés, ceux de nos parents et grands-parents qui ont connu cette période, qui pour certains se sont reconnus dans les images. J’en ai fait l’expérience lors d’un tournage pour le Journal de la Culture (Arte) mardi dernier. L’effet « album de famille » joue à plein. La nostalgie, la beauté, le temps de leur jeunesse, les souvenirs, tout remonte avec une force incroyable et l’emporte sur la conscience critique du plus grand nombre. « Pourquoi noircir une belle exposition en couleur avec les mauvais souvenirs » pouvait-on entendre… Comme Zucca, ces Anciens ne sont pas des idéologues d’extrême droite. Ils préfèrent simplement regarder en eux-mêmes, où la conscience individuelle prime toujours sur la conscience collective. Zucca nous renvoie aussi, du fond de l’histoire, un miroir déformé mais aussi inquiétant de nous-mêmes.

Illustration : A. Zucca, « En suivant la mode », mai 1942, DR