Ce sont aussi deux œuvres au caractère systématique. Rousse travaille l’espace architectural en réalisant des interventions picturales in situ réglées pour s’anamorphoser dans l’optique de la chambre photographique et créer ainsi une image troublante, devant laquelle on ne sait plus très bien si la peinture est à la surface même de l’image ou bien dans le déploiement de l’espace photographié. Cette surface « projetée», pourrait-on dire, est aussi un système qu’emploie Valérie Belin. Non plus sur le mode optique mais sur le mode anthropologique. Que voyons-nous ? Des visages, des corps, des objets précisément décrits le plus souvent dans un noir et blanc métallique. Mais sont-ce des hommes ou des femmes ? Des surfaces ou des volumes ? Des vivants ou des morts ? Des stars ou des sosies ? Des corps ou des sculptures ? C’est sur les sujets photographiés que se projette l’illusion de leur nature, par le maquillage surtout et la décontextualisation aussi.

Sérielle, l’œuvre de Valérie Belin répond au caractère obsessionnel du dispositif illusionniste de Rousse. Finalement, d’une génération l’autre, de l’architecture aux corps, ces photographies informées de la tradition spéculative semblent accomplir l’héritage du conceptualisme en convertissant l’art dématérialisé à la substance de l’image. L’opération est-elle rentable ? Ce type d’expérimentation, car il s’agit à certains égards de photographie expérimentale, concilie les plus profondes questions sur la réversibilité du jugement visuel et la délectation du spectacle de la représentation. Jouir de l’incertitude, précisément ce que nous interdit l’ordre du monde.

Pour Georges Rousse, le passage du temps se mesure à la possibilité de peindre avant la ruine, et de faire de cette intervention l’image même de ce passage. C’est une méditation qui prend la forme d’une énigme optique. Bizarrement, il fait d’une certitude – le temps qui passe – l’empreinte d’un doute. Est-ce une œuvre grave ? De son côté, Valérie Belin pousse de séries en séries l’idée que la mécanique humaine hante la modernité. Comme Sisyphe, la charge retombe une fois arrivée au sommet, et une nouvelle série reprend – de masque en moteurs, de sosies en ordinateurs ou bien encore de carcasses d’autos en robes de mariées – les apparences toujours transitoires du deuil. Il s’agit, pour Valérie Belin, de la dernière étape d’une rétrospective après Amsterdam et Lausanne. L’artiste est un peu jeune pour un tel exercice (née en 1964), et d’ailleurs l’espace d’un étage ne permet d’exposer qu’un échantillon de l’œuvre, certes bien pensé, mais néanmoins limité. C’est mieux ainsi. Non que les séries entièrement réunies ne formeraient pas un impressionnant cortège, mais l’idée d’une rétrospective à la quarantaine à peine passée a quelque chose de sépulcral. Disons que Valérie Belin fait le point. C’est aussi le cas de Georges Rousse (né en 1947), mais, paradoxalement, avec des travaux récents (ces cinq dernières années environ). Le dispositif est inchangé depuis le tout début des années 1980, mais toujours aussi efficace, on l’a dit. Rousse se projette lui-même dans son système, il est une figure peinte à même l’histoire présente que la photographie contemporaine restitue comme en volume.

Reste entière la question : ces deux œuvres traduisent-elles, à leur manière, un certain état de la création française ? Dans leur exigence à reposer la question de ce que l’on voit vraiment, on en vient à ne plus très bien savoir ce que l’on regarde. Ces deux œuvres forment dans toutes leurs différences un seuil qu’il semble parfois difficile de franchir. Une intelligence de l’équilibre, là où l’on rêverait parfois de perdre pieds. « Tout va disparaître » clament les images de Georges Rousse, exposant ces lieux devenus magiques par leur destin compromis. « Tout a disparu » insinuent les épreuves de Valérie Belin nous confrontant à un « meilleur des mondes » dont l’artiste se serait faite l’anthropologue. Ces œuvres parlent d’un monde qui n’existe plus, ou dont on redoute qu’il soit déjà le nôtre, avec ses clones à notre effigie, échappés de monuments en ruine. Rousse, comme Belin, par le travail de la forme, cherchent à nous faire participer à ce monde. On se surprend donc à s’approcher au plus près de l’image de Rousse alors que l’on sait le risque de ce genre d’attirance. À l’inverse, on est tenu en respect par les photographies de Belin en suspectant cette autorité de n’être que le désir dissimulé d’être compris. Le premier croit encore aux possibilités d’enchanter le monde, la seconde consume les espoirs que le premier avait fait naître en vous. Quelque chose comme un court-circuit esthétique et historique se matérialise ainsi. Une boucle. Qui serait un peu comme le début et la fin de la photographie contemporaine.

Ill.Valérie Belin, Série Moteur, Sans titre, 202, tout droit réservé.