«Le singe, par exemple. Quel crédit accorder au spectacle émouvant par lequel il conquiert l'attention de son public ? Ne semble-t-il pas vouloir jouer l'animal pour le spectateur? Ses mimiques appuyées évoquent les attitudes ambiguës des hystériques photographiées par Albert Londe sous l'autorité de Charcot. L'intensité sauvage de ses gestes et de son regard laisse perplexe. Elle semble être la trace d'une violence ou d'une énergie primitives, tout en rappelant la gestuelle insensée d'un bouffon. L'exagération et le caractère grotesque des poses de l'animal sont de fait pour Carole Fékété les éléments d' «une forme de théâtre primitif.» En même temps, l'étonnante variété des expressions du singe est comme l'ébauche d'une taxonomie d'émotions qui n'est pas sans rappeler des traités scientifiques du dix-neuvième siècle. Renvoyant au livre de Darwin sur L'Expression des émotions chez l'homme et les animaux, les images de Fékété composent une série de tableaux dans lesquels le singe interprète des sentiments qui sont, pour la plupart, aisément déchiffrables. Le premier tableau reflète la stupeur mêlée d'appréhension. Le tableau deux pourrait se nommer "La Peur", le tableau trois "L'Effroi". Dans le dernier tableau, enfin, le primate, soudain hilare, exhibe le masque des "monstres" dont raffolent les enfants. Sa gaieté incompréhensible laisse songeur: qui de lui ou de nous est la dupe de l'autre?

«Interrogeant les apparences, la série du singe joue aussi habilement des surfaces. L'animal est représenté derrière la paroi vitrée d'une cage de zoo. La transparence de cette cloison a pour but de créer l'illusion d'observer le singe comme s'il n'y avait rien entre lui et l'observateur. Le corps pressé contre le verre, l'animal semble lui-même être la victime de ce dispositif. Découvrant la photographie pour la première fois, le spectateur pourrait facilement s'y tromper aussi, l'éclair d'un instant. L'effet est troublant: le verre redouble l'objectif de l'appareil photo donnant une immédiateté à la présence de l'animal. Tout se passe comme si nous ne le voyions pas dans la photo mais à travers le viseur. Cependant, la vitre est souillée de traces de doigt et de pluie qui nous rappellent à la réalité de cette barrière. Cette surface quasi immatérielle renvoie ainsi à la surface infiniment mince de la photo tout en pointant les aspects sordides et la nature carcérale du zoo.»

Larisa Dryansky