Ce livre ne tient donc ni de l’investigation, ni du travail de photoreporter. Pourtant, les images sont montrées dans la simplicité de leur difficile obtention. Colrat ne les recadre pas, ne les détoure pas – comme il avait procédé pour Signes de la Biélorussie en 2004 – et n’utilise jamais la typographie alliée à l’image. S’éloignant de sa pratique courante issue du graphisme qui associe image centrale et signifiant textuel, Pascal Colrat dépouille la mise en forme et ne conserve de ces travaux précédents que l’utilisation du diptyque. La charge dénonciatrice des images permise précédemment par la circulation entre texte et image, s’établit ici dans le temps plus long du parcours du livre et dépasse le seul effet "coup de poing" que contient la force d’attaque d’une double page. Les photographies n’ont d’ailleurs pas une iconographie expressive. Colrat montre des décombres, ruines ou reliquats de cette guerre éclair, indique les vestiges d’une présence humaine, mais il saisit aussi des portraits qui ne disent rien au premier abord de la situation. Ni partisans, ni vindicatifs, ils accablent l’absurdité de la guerre et révèlent que les vainqueurs qui s’exposent au-dessus des ruines de Beyrouth – par les affiches du Hezbollah ou les survivances des visuels d’entreprises occidentales – sont un leurre. Cette émergence de la communication au cœur du désastre appuie l’insanité d’une prégnance de l’utopie sur le réel. Pascal Colrat délaisse le recours au mot et au graphisme pour affirmer plus encore la prédominance et la folie des slogans doctrinaires. S’il s’éloigne par ce livre de l’affiche, le visuel urbain n’en reste pas moins constitutif de l’image.

Publié quinze ans après Beyrouth Centre Ville, Quatre jours à Beyrouth s’en démarque résolument. En 1992, la préface de Dominique Eddé reposait sur une conceptualisation de la ruine qui introduisait logiquement les travaux des cinq photographes venus témoigner de la dévastation et proposer une mémoire vive en écho au propos d’Eddé sur la ville de Beyrouth: «Je crains le jour où nous la verrons s’écrouler une seconde fois». La photographie voulait alors prévenir la répétition. Colrat arrive après la récidive. Il montre l’habitude de la guerre qui fait de la vie dans les décombres non pas une anomalie, mais un ordinaire. Les personnes n’errent plus, elles vivent dans les ruines. Après quinze ans, le regard sur Beyrouth diffère en cela qu’il intervient au delà des espérances et des rêves, quand ne reste plus que l’absurdité du réel. Chez Colrat, l’urgence de la production, condition du travail de graphiste, se conjugue à celle de signifier la banalisation de la guerre, le danger d’une telle accoutumance. Pascal Colrat témoigne de ce basculement. L’artiste participe dans ce livre au geste citoyen.

Pascal Colrat, Quatre jours à Beyrouth, Paris, Editions Textuel, 2007, préface de Michèle Champenois, introduction de Valérie Larban, 128 pages, 125 photos couleur, 45 euros, à paraître le 15 novembre 2007.

Rappel: Le 5 décembre 2007 à 18h, Pascal Colrat sera l'invité des conférences de la SFP pour une intervention intitulée "De l'image photographique aux signes publics" à la Maison Européenne de la Photographie.