Le travail de Valérie Belin cultive une relation au monde très distanciée, mais paradoxalement en prise directe avec ce que l’on pourrait appeler l’anthropologie sociale. Certes, tout objet, tout modèle semble chez elle tellement décontextualisés qu’il devient chose ou monument, séparé de son affect par une chirurgie visuelle. Mais dans le même temps, la simple considération des "sujets" traités nous met en prise sur une réalité sociale: robes de mariée, culturisme, stéréotypes de la beauté des visages, viandes (et donc nourriture), questionnement sur l’ambivalence des genres, accidents automobiles, objets informatiques, modèles de beauté et mimétisme, etc. Toutes ces choses, tous ces gens, ne sont pas des prétextes formels pour l’artiste, ils sont des expériences. La méthode de Valérie Belin n’apparaît pas dans le résultat formel des images, mais elle est pourtant sous-jacente comme la garantie que ce que nous voyons désormais n’est pas une simple enveloppe; cette méthode est donc celle d’une immersion complète dans les sujets traités. Ainsi, les enquêtes dans les casses de voitures et les contraintes techniques de la manipulation des carcasses, les rencontres au long cours avec les associations de transsexuels, les voyages et les appels lancés aux sosies, l’accompagnement sur des mois des culturistes dans leurs vie et leurs compétitions, etc. Il est donc important de le souligner encore: les œuvres de Valérie Belin sont pleines d’une exigence du vécu qui ne revendique pas la valeur de l’expérience. J’avais déjà tenté dans le catalogue de la première exposition rétrospective de Valérie Belin à Salamanque (2002) de qualifier un ressort de son esthétique en faisant simplement remarquer que ces sujets étaient fortement expressionnistes (corps musculeux, tôles froissées, expressions simiesques, etc.) mais totalement figés voire inhibés par le traitement formel. Ainsi, la force reste toujours contenue, visible mais pétrifiée. Si l’on résume les choses, on comprend mieux comment cette œuvre libère autant d’énergie: un traitement neutre de sujets allégoriques (la force, le mal, l’organique, la technologie, la ruine, l’animalité, etc.), une distanciation au cœur de thématiques sociales (le genre, les races, le stéréotype, la beauté, etc.), une expérience dissimulée des sujets explorés.

Les grandes questions politiques ont ici trouvé une formalisation radicale et dialectique. De là à faire de Valérie Belin une artiste « brechtienne » perdue dans une époque où la prime revient à l’entertainment il n’y aurait qu’un pas. Le succès de cette œuvre formerait alors un manifeste de l’art sérieux.

L’exposition sera présentée à Paris du 9 avril au 8 juin 2008 à la Maison européenne de la photographie.

  • Valérie Belin, Steidl, Göttingen, 2007, catalogue de l’exposition du musée Huis Marseille Museum for Photography (Amsterdam), Musée de l’Elysée (Lausanne), Maison Européenne de la photographie (Paris), introduction Els Barents, William A. Ewing, Jean-Luc Monterosso, texte de Régis Durand, entretien avec Nathalie Herschdorfer, biblio, bio ., 312 p.