lundi 5 novembre 2007
Les Passagers, livre du désir contemporain
Par Michel Poivert, lundi 5 novembre 2007 à 05:30 :: Livres, revues
Le livre Les Passagers de Christophe Bourguedieu est l’œuvre accomplie qui était attendue. Après avoir composé une salle de "La région humaine" (musée d’art contemporain de Lyon septembre-décembre 2006), exposé le chien-bûche dans La Vitrine de la SFP et s’être entretenu du projet, l’artiste publie un ouvrage au format imposant (27,6 x 40,5 cm) aux éditions du Point du Jour.
Les Passagers est un livre de photographies sur la proximité, sur la relation, sur la communauté pensée en images et en expérience à l’heure où ces choses sont devenues illusoires. Évitons d’emblée tout malentendu: ces corps amis accueillis dans des postures indécises qui traduisent la simple possibilité d’une rencontre ou d’un renoncement, ne sont porteurs d’aucun désir exagéré de paix et de conciliation. Bourguedieu n’est pas un artiste irénique. Nous sommes dans un lieu où agissent de singuliers motifs: des modillons traités à la manière de cornes d’abondance ou bien encore des portes dont les poignées sont trop hautes, si bien que les personnages semblent vivre dans une maison où ils seraient traités comme d’éternels enfants. Un divan magnifiquement kitsch mais nullement décoratif scande l’espace et revient sous différents angles. Il est suffisamment important pour être présenté au début du livre comme un personnage à part entière. On dirait un animal à cornes, on sent son souffle. Les personnages passent au long de lui, une femme mystérieuse prend le risque de s’y abandonner. Les hommes sont bourrus ou maladroitement élégants, l’un d’entre-eux, aux cheveux longs et raides, médite. La cannette de bière traduit le paradoxe de la pensée et du trivial réunis. C’est Diogène, au repos. Que l’on retrouve incarné dans d’autres corps et attitudes, comme un éclat de rire, un face-à-face provoquant, un détournement insolent, un visage hébété. Dire que Les Passagers baignent dans une atmosphère particulière est peu dire. La demeure évoque un minimalisme quaker balayé par une lumière de jade qui vous transporte hors du temps. Les abords sont arrangés mais sans trop de façons, plantés et fleuris, parfois luxuriants, les chemins sont des invitations à prendre l’air. La maison elle-même respire, Bourguedieu s’attarde sur une cavité de ventilation, une ampoule de plafonnier au carrefour de hordes d’insectes. La largeur du traitement des pages du livre permet au regard de dériver, ce sont des images en panneaux que l’on fait glisser. Celle qui est consacrée à un simple rideau aux teintes d’émeraude est doublement symbolique: elle sépare, elle dissimule mais, optiquement, elle ondule sur un plan. C’est une vague verticale. La communauté des Passagers prolonge ainsi son adolescence comme un âge d’or. Elle se défait devant nous, mais avec précaution, de ses inhibitions.