Mathieu Pernot associe plusieurs éléments pour former un univers à la fois analytique et expressif: la reproduction de cartes postales de grands ensembles des banlieues françaises, des vues d’implosions d’immeubles anéantis par les plans de réaménagements urbains, des détails des cartes postales montrant des figures humaines et enfin les retranscriptions des messages inscrits au revers des cartes postales. Ces documents d’une imagerie vernaculaire troublent d’abord par leur facture, les cartes postales sont des photographies grossièrement colorisées et possèdent cette beauté de l’union improbable de l’archive et de son esthétisation par la peinture contemporaine (de Gerhard Richter à Yves Bélorgey). Mais plus profondément, leur éclat de chromo traduit aujourd’hui l’utopie dont était jadis porteuse l’architecture des grands ensembles. Ces images de citées idéales recèlent les rêves anciens de la Reconstruction. La brutalité de l’association de ces images aux vues d’implosions en noir et blanc est apparue nécessaire à l’artiste pour traduire l’ampleur du choix politique: la destruction des utopies. Reste les hommes, où se cachent-ils? En grossissant la reproduction des cartes postales jusqu’à entrer dans la trame d’impression, des figures ressurgissent, des hommes en marche, des enfants, des femmes, tous pris en image lorsque l’opérateur dans un plan large cherchait à rendre l’immensité des architectures à peine sorties de terre. Fantômes ressurgis du passé, ces habitants de l’utopie ne nous sont pas indifférents: la plupart nous regardent. Étaient-ils conscients alors de la présence de l’opérateur? Simple hasard d’une composition qui englobe à l’échelle de l’immensité de minuscules existences? Peu importe, en revanche ce qu’en fait Mathieu Pernot est là: le peuple des grands ensembles a un visage, et avant qu’il ne soit celui des réprouvés de l’ordre social, il avait les traits des bambins de Doisneau. L’archéologie visuelle à laquelle convie Pernot va plus loin, il donne aussi à lire les cartes postales, avec leurs textes nés des contraintes du genre: bref, intime, absurdes aussi (les cartes postales servant à répondre aux jeux-concours), vaguement oulipiens – c’est une littérature déstructurée mais étrangement incarnée. Le livre nous plonge ainsi, dans un travail qui est à la croisée de la collection, de l’histoire, de l’analyse visuelle et sociale, du document architectural; un travail sans nul doute photographique mais dans lequel la photographie réunie non sans vertige sa valeur d’usage et sa fécondité poétique. A ceux qui trouveraient ce livre trop peu photographique – au sens où son auteur n’aurait pas été l’opérateur des images simplement "citées" ou remployées – il faudrait répondre avec assurance que Pernot fait partie de ces artistes qui travaillent sur un différentiel, soit dans l’espace le plus réduit possible entre ce qui existe déjà et ce qu’il faut créer, et ménage la brèche par laquelle l’affect s’infiltre sans pouvoir jamais trop se répandre. Le grand ensemble est sous ce rapport le livre d’un contenu.

Illustration: Mathieu Pernot, extrait de Le Grand Ensemble, Le Point du Jour Éditeur, 2007.