Que ce soit via Flickr, Youtube ou Dailymotion, que serait le citizen journalism sans l'image? "Journalisme" est du reste un terme des plus inappropriés, à l'endroit d'une pratique du témoignage essentiellement caractérisée par la diffusion d'un document visuel brut, où les éléments de légende ou d'accompagnement écrit se limitent le plus souvent au strict minimum. Des photographies de l'EHESS à la vidéo de Ségolène Royal, c'est bien l'image d'enregistrement, avec toutes ses caractéristiques, qui se trouve placée au cœur du maelström qui secoue les équilibres médiatiques.

Pour de bonnes et de mauvaises raisons. Les mauvaises sont bien connues et appartiennent au plus vieux traits du business de l'illustration: la séduction et la facilité. Mais il y a les bonnes: la densité d'informations, la crédibilité a priori, le caractère polysémique, la réactivité – qui, dans le contexte du web 2.0, forment autant d'encouragements à l'interaction, au commentaire ou au rebond et composent ensemble un nouveau paradigme.

Disons-le autrement: l'image d'enregistrement est aujourd'hui le principal pivot de l'économie de l'interaction qu'a installé le web dynamique. Mieux qu'aucun autre contenu, par ses caractères propres – ce qu'avec Louis Marin il convient d'appeler son opacité[1] – elle se prête à cet étrange exercice de légendage qu'élabore progressivement la hasardeuse série des commentaires, des réactions et des reprises. Le buzz, ou la nouvelle intelligence de l'image – une compréhension construite a posteriori, collectivement, dans le plus grand désordre.

Pour en arriver là, il aura fallu plusieurs mutations dont nous ne faisons que commencer à prendre la mesure. L'article de Tom Gunning qu'accueille la présente livraison fournit de nouveaux instruments à la réflexion et offre une contribution théorique charpentée à propos de la question brûlante de la retouche numérique. Loin de se borner à une simple critique abstraite de l'indicialité, cette étude se construit à partir de l'observation des images et des usages. Une approche qui permet de dépasser l'opposition aporétique du vrai et du faux, pour déboucher sur une proposition bienvenue de phénoménologie de la photographie, en lieu et place de l'habituelle description sémiotique.

Mais cette révolution des usages comporte aussi son volet pragmatique. La tribune qui clôt ce volume, cosignée par plusieurs responsables de publications en ligne, souligne la situation paradoxale de l'édition illustrée à l'ère électronique et appelle à la nécessaire réforme des conditions juridiques de l'accès au patrimoine visuel. L'introduction d'un droit aux images concerne au premier chef les spécialistes, qui ont besoin de pouvoir recourir aux outils appropriés pour observer et décrire cette mutation historique. Mais elle regarde également le plus grand nombre – vous, moi, nous –, car il s'agit de préserver de la merchandisation une part de plus en plus déterminante de notre mémoire.

Notes

[1] Cf. Louis MARIN, Opacité de la peinture. Essais sur la représentation au Quattrocento (1989), Paris, éditions de l'EHESS, 2006.