Deuxième ouvrage, celui d’Édouard Levé, artiste que nous avions rencontré dans la dernière livraison papier du Bulletin, ouvrage sobrement intitulé Amérique (éditions Janvier Léo Scheer). Édouard Levé s’est donc rendu aux Etats-Unis avec une idée dont il avait déjà testé la fertilité: jouer avec les homonymes; en Amérique, il s’est donc arrêté dans les villes homonymes de grandes cités du monde: Florence, Berlin, Rio, Bagdad, etc. Le procédé hérité du surréalisme ne fonctionne pas simplement dans le décalage et le jeu, car Levé produit des images d’une grande simplicité, relativement étrangères à l’hommage obligé à la photographie américaine, pour retrouver plutôt les accents d’un August Sander. Les lieux, les gens, sont montrés avec dépouillement, Levé insiste sur les représentants institutionnels, l’architecture standard/vernaculaire, la route, la mythologie diffuse pour au final dresser un portrait impitoyable des Etats-Unis peuplés de vétérans et de gens très simples, peu industrialisés, attachés à l’institution religieuse. Non, décidément, Rio n’est pas Rio, Berlin n’est pas Berlin, Bagdad n’est pas Bagdad…

Troisième destination, troisième livre, Studio Shakhari Bazar de Gilles Saussier (Le Point du Jour), artiste que nous avions rencontré dans le n°15 du Bulletin. Entamé depuis 1997, le long travail de Saussier dans la vieille ville de Dhaka au Bangladesh trouve ici une forme globale et traduit « l’attitude documentaire » défendue par l’artiste. Mêlant l’image de rue, le portrait, l’étude urbanistique, Saussier qui s’est métamorphosé en photographe de rue durant toutes ces années cherche dans un travail à la fois conceptuel et formel les clés d’une forme artistique et responsable pour inventer le monde de demain. Ce livre fera date, il appelle à l’analyse et plus largement à l’étude tant les propositions sont nombreuses dans cette approche, et notamment la question de l’inscription de l’artiste dans sa propre œuvre, quelque chose comme une distance partagée à l’heure où les photographes sont soit totalement en retrait de leurs images (dans la lignée d’une certaine photographie allemande), soit sur-présent comme le style du reportage actuel en témoigne par son formalisme expressionniste.