À cet exercice, certes difficile, de conversation publique sur courte distance, on préférera se rendre dans les salles du musée. Il faut aller voir la correspondance Wall/Cézanne. En premier lieu parce qu’elle dédramatise radicalement la relation que le travail de l’artiste canadien entretient avec l’art français de la seconde moitié du XIXe siècle. Confrontée ici au modèle, la photographie de Wall s’autonomise, échappe à la citation et laisse la place à sa qualité propre, d’autant plus flagrante qu’à la table sont invités plusieurs tirages d’Eugène Atget – quand bien même ce dernier serait quelque peu renvoyé dans ses cordes (codes) romantiques.

Le musée sied à Jeff Wall. Il lui permet paradoxalement d'abstraire la mise en scène de son rapport à l’histoire de l’art. Un rapport apparu sensible au cours de l’entretien de mardi lorsque Wall a pu évoquer la difficulté qu’il a parfois à se mesurer à un corpus dont il deviendra prisonnier en expliquant notamment son insatisfaction à travailler depuis quelques années à partir de La femme à la cafetière de Cézanne. Ainsi dans son élément, l’œuvre de Jeff Wall s’égare et gagne des territoires qui échappent au mythe rassurant, qui confine aujourd’hui au truisme, du photographe contemporain "peintre de la vie moderne" et dont il serait devenu l'icône. Un qualificatif qu'il a réfuté au cours de l'entretien dans un instant de trouble critique heureux en émettant l’idée qu’il n’y avait pas plus de signes iconographiques de la modernité dans son image que dans celle de Cézanne. Wall allait ainsi, de lui-même, contre l'instrumentalisation du thème baudelairien, outil perpétuel de la justification d'une utilisation dérivée de la photographie et qui risque de manquer le sens des images de Wall révélé dans ce face-à-face subtil au musée d'Orsay avec l'œuvre de Cézanne.