On fait des photographies pour les montrer. Ce facteur si simple - et pourtant absent de la plupart des histoires ou des réflexions générales sur le médium - est celui sur lequel s'appuie Flickr. Richard Giles n'a pas trop de 276 pages pour détailler les nombreuses et élégantes fonctionnalités élaborées pour faire dialoguer les usagers à partir des images, et qui construisent autour d'elles un réseau étendu de légendes, commentaires, mots-clés, contacts ou signalements. On ne sera pas étonné d'apprendre que la société mère, Ludicorp, était initialement dédiée au développement d'un jeu en ligne multi-utilisateurs, The Game Neverending, au sein duquel Flickr apparut d'abord comme une fonction accessoire. Récemment interviewé par USA Today, Stewart Butterfield (co-fondateur, avec sa femme Caterina Fake, de l'application) affirme que la principale innovation de Flickr “est d'avoir reconnu la nature sociale de la photographie“.

Flickr s'est développé à la manière des anciens photo-clubs ou des sociétés d'amateurs, sur les bases du partage et de l'émulation, avec une puissance démultipliée par l'extension mondiale et la dimension ludique du web interactif. Pour ceux qui jouent le jeu d'exposer leur album familial, attendent les commentaires de leur réseau d'amis, s'inscrivent à des groupes thématiques, et se livrent à leur tour à l'exercice de la critique en direct, Flickr fonctionne à la fois comme une galerie ouverte et comme un formidable outil pédagogique. Mais le site est aussi caractérisé par sa capacité à se prêter à toutes les appropriations: qu'il soit militant, politique, culturel, artistique, chacun peut créer ou adapter grâce à lui son propre usage des images. Depuis le mouvement anti-CPE, en France, on a commencé à prendre conscience de ses potentialités en termes de diffusion d'information. Ajoutons que, grâce à ses fameux tags, ou mots-clés, les images de Flickr se prêtent parfaitement à des recherches élaborées, ce qui en fait aussi un terrain potentiel pour l'analyse anthropologique ou sociologique.

Très complète, la description proposée par Giles ne se limite pas à un rébarbatif manuel. Outre les ressources du style anglo-saxon, toujours prompt à mêler une pincée d'humour à l'exposé, de nombreuses interviews d'usagers, sous forme d'encadrés, viennent ponctuer le texte. L'enquête a été bien menée, qui comporte nombre de renseignements utiles: quelques-uns des secrets de fabrication du fameux algorithme selon lequel Flickr classe les photographies par interestingness. Mais aussi nombre d'informations parfaitement superflues - et donc tout à fait passionnantes - comme celle de savoir que la première photographie enregistrée sur Flickr fut, le 15 décembre 2003, celle du chihuahua de Caterina Fake, le désormais célèbre Dos Pesos.

Bien sûr, l'ouvrage est loin d'épuiser son sujet. Un encadré intitulé “Flickr sous la ceinture“ reste des plus allusifs, et ne donne aucun détail sur les mécanismes de surveillance et le cas échéant de censure qui sont bel et bien appliqués par l'équipe. L'auteur ne dit mot du voyeurisme actif, qui est lui aussi une composante de la curiosité suscitée par le site. On pourra regretter qu'il limite ses exemples aux usages familiaux, quand Flickr est déjà un producteur de faits culturels: de la diffusion des premières images des attentats de Londres en juillet 2005 à la contre-campagne "Du bist Deutschland" l'hiver dernier - sans oublier bien sûr les photographies de l'occupation de l'EHESS du mois de mars. Semblables développements attendent à vai dire la contribution des spécialistes en sciences sociales. Dans l'intervalle, nous apprécierons de disposer, avec How to use Flickr, d'une description aussi pertinente qu'efficace. Après tout, le premier livre de photographie, L'Historique et Description du daguerréotype et du diorama par Daguerre, n'était-il pas, lui aussi, un mode d'emploi?

Référence: Richard Giles, How to use Flickr. The Digital Photography Revolution, Boston, Thomson, 2006, 276 p. (consultable à la bibliothèque de la SFP).