La question est plutôt de savoir quels intermédiaires recherchent, achètent et diffusent les images privées des catastrophes. Toujours prompts à condamner la perversité de la consommation visuelle, les journalistes oublient de préciser que ce sont les organes de presse et eux seuls qui sont habilités à transformer ces documents en témoignages, que ce sont bien eux qui les portent à la connaissance du plus grand nombre. Sur le site même de BBC News, une page permanente appelle à envoyer de tels documents à la rédaction et proclame ”We want you to be our eyes” ou, plus crûment: ”We want your pictures”. Cette page a été créée au matin du 7 juillet 2005, le jour des attentats du métro de Londres. Voyeurisme ou pas? Laissons cette question aux moralistes. La forme illustrée du récit de l’information moderne ayant plus qu'aucune autre contribué à l'éducation du regard depuis le milieu du XIXe siècle, les journalistes ne sont en tout cas pas les mieux placés pour en juger. La réalité est qu'internet est devenu, avec ses moyens propres, l'agence la plus efficace et la plus rapide de distribution des informations, y compris iconographiques - une agence ouverte, où les grands médias sont les premiers à puiser. Il n'y a pas d'un côté des amateurs, par définition dénués de tout sens esthétique comme de tout souci moral, de l'autre des professionnels, par définition experts dans la maîtrise du sens et préoccupés avant tout d’éthique. Ce qu'il y a, ce sont des entreprises productrices de l'information - une marchandise précieuse dans un univers concurrentiel sans pitié. Arrêtons de raisonner à l'envers: le vrai scandale du paysage journalistique aujourd'hui n'est pas que des quidams pourvoient aux besoins iconographiques des journaux lorsqu'aucun reporter n'est sur place. Le vrai scandale est que des rédactions choisissent de monter le moindre flocon de neige en catastrophe potentielle, à grand renfort d'alertes oranges et d'envoyés spéciaux.